À propos du patrimoine culinaire de l’Île inventée

D’inspiration botanique, la cuisine de l’Île inventée s’est développée en harmonie avec l’héritage multiculturel de l’île, son environnement tropical et surtout, dans la foulée des expérimentations menées par son cofondateur, le botaniste québécois Alcide Lachance.

Un texte de Christiane Vadnais

lichen coupe-la-faim
Lichen « Coupe-la-faim », superaliment expérimental dont la création a avorté autour de 1869. Illustration de Carol-Ann Belzil-Normand.

Tout d’abord, lorsque Lachance arrive sur l’Île pour la végétaliser, vers 1865, il découvre avec joie un climat tropical propice à de nombreuses cultures : manioc et maïs (dont on peut tirer de la farine), légumineuses, noix, patates douces, piments forts, tomates, concombres, courges, champignons, fines herbes et épices, bananes, mangues, agrumes… Lachance, nostalgique de la première heure, rêve d’adapter la cuisine québécoise de l’époque, et notamment ses pâtés, à ces nouveaux ingrédients. Toutefois, à l’arrivée de l’Hypérion II et de ses premiers habitant·es, les quelques chèvres et poules emmenées en guise de bétail meurent toutes d’une étrange maladie, forçant plus d’adaptation que prévu. Cet angoissant épisode consolide les convictions de la frange végétarienne des premier·ères Insulaires qui, dans la suite de Plutarque ou d’Ovide et de ses Métamorphoses, sont convaincu·es que l’assassinat des animaux ouvre la voie à d’autres, encore plus sordides. Radicalement pacifistes, la plupart des habitant·es de l’Île inventée privilégient donc une cuisine qu’on dirait aujourd’hui « à base de plantes ».

À la recherche de la « cuisine idéale », Alcide Lachance ne se contente pas de favoriser l’agriculture traditionnelle, qu’on pratique tout de même à partir des hauteurs arboricoles, pour éviter de piétiner le sol, ou au sein de forêts nourricières. Dans son Jardin des Plantes, il cherche à développer un « superaliment » : un lichen avec lequel l’être humain pourrait vivre en symbiose. En échange de l’obscurité et de l’humidité des organes digestifs, il offrirait à son hôte tous les nutriments dont il ou elle a besoin pour vivre. Malgré quelques expériences prometteuses tenues in situ dans le ventre de quelques scientifiques curieux·ses, ce lichen n’est pas adopté par les Insulaires, qui apprécient trop la bonne chère pour se priver du bonheur de manger les longs repas privilégiés dans la communauté. Le botaniste a plus de succès avec ses plantes inspirées par le fruit du jacquier et le mythique agneau tartare, une gamme d’arbustes-animaux comestibles dont les gigantesques fruits colorés et animés rappellent tant par leur goût que par leur comportement le porc, la poule ou le cochon d’Inde.

Une diversification venue de l’océan… et des airs

Les habitant·es du village côtier de Faraday-sur-Mer, pour leur part, mangent du poisson et développent plusieurs spécialités régionales sur cette base. Cette tendance à consommer les « fruits de la mer » s’accélère lorsque, de 1872 à 1875, la population est forcée de se réfugier sur une construction flottante, le Refuge des Palétuviers, après que des expérimentations d’Alcide Lachance aient engendré une « Brise noire » sur terre. Des potagers commencent alors à fleurir sur l’eau (et dessous, où croissent des algues fruitières que gardent les nudibranches). On apprécie de plus en plus poissons, crabes et mollusques côtiers. La cuisine, jusqu’alors marquée par une influence indienne végétarienne – les premiers grands chefs étaient des ingénieurs venus de l’estuaire du Gange –, prend de plus en plus le goût salé de l’eau de mer. Autour de 1916-1917, la cofondatrice de l’Île Charlotte Sémafore mange, par pure sérendipité, un poisson-voyage, cette espèce particulière qui, plongée dans un bassin de microalgues, peut projeter des images du monde extérieur à partir de sa mémoire. Traversée par des visions d’une puissance inouïe lui apprenant l’existence de la Grande Guerre, elle décide en secret, lors d’un festin, qu’il est temps pour elle de retourner en Europe. 

Lorsque la reporter Suzie Fleming, arrive sur l’Île inventée autour de 1923, elle est la première « étrangère » à y poser le pied. L’exploratrice, qui prétend que son avion s’est écrasé près de la Forêt toxique, découvre avec ravissement une cuisine parfumée, bigarrée, mêlant influences nordiques et tropicales et mettant à l’honneur les fleurs, les fruits et légumes, les feuilles. À l’inverse, des membres de la communauté se mettent à adopter des régimes alimentaires à la mode qu’elle leur décrit, parfois jusqu’à s’en rendre malades. Fleming leur fait découvrir à la fois les récents développements de la grande cuisine française et un plat récemment popularisé en Amérique du Nord : le hamburger. On crée à cette période des pièces montées et des versions locales des créations d’Auguste Escoffier, comme la crêpe Suzette ou la poire Belle-Hélène. Les festins sont somptueux et font rager certains fondateur·rices, qui mettent en garde contre les dangers de l’opulence. Alors que, jusque-là, on mangeait principalement deux repas par jour, on se met à dévorer des desserts à peu près n’importe quand, sous prétexte que la joie engendrée excite les microalgues qui, en métabolisant les sentiments humains, produisent l’énergie utilisée par la communauté. La même argumentation est d’ailleurs utilisée pour justifier la consommation de boissons alcoolisées à base de canne à sucre, comme la cachaça, et l’intégration de psychotropes dans la boisson typique de l’Île, le cacao, qu’on transporte dans une flasque en forme de coquillage en y intégrant un peu de jusquiame.

De 1865 jusqu’aux années 1920, on a donc développé une cuisine exclusivement créée à partir d’ingrédients locaux, marquée par une forte tradition végétarienne et ouverte à différentes influences selon la provenance de ses chef·fes. On y retrouve beaucoup de produits frais et de fruits et légumes consommés crus, ce qui évite de dépenser de l’énergie pour la cuisson. À l’arrivée de Suzie Fleming, on prend conscience de la singularité de cette cuisine et de la nécessité d’en préserver des traces; beaucoup de recettes sont alors archivées sous forme de bulles sonores, c’est-à-dire enregistrées dans de petites cavités souterraines où le son est préservé. La célèbre cuisinière-poète Belladone Forest écrit alors une série de poèmes sur les rituels alimentaires.

les gestes

invoquent la lenteur

du souffle

la pluie des herbes

nous rappelle

ce qu’on oublie

Belladone Forest

Retour vers la photosynthèse

Autour des années 1940, comme le raconte Andsie Lou dans son récit, « l’utopie » commence à se fissurer et deux factions s’opposent plus ouvertement dans l’Île : les Ondoyant·es, qui cherchent à retourner vers le reste du monde, et les Botanistes, qui préfèrent continuer à vivre en vase clos. Les premiers·ères quittent peu à peu l’Île inventée alors que les deuxièmes, suppose-t-on, auraient tenté une fusion avec le végétal au « Jardin des Têtes coupées », lieu rituel où les êtres humains se plantent dans la terre pour comprendre les débuts du monde et une existence « fixe ». Louis-Émile Grenier et Flavie Ruse, spécialistes de l’Île inventée, affirment n’avoir jamais réussi à pénétrer ce jardin, mais sauraient, « d’après quelques artéfacts », qu’on y prélevait parfois illégalement des coeurs de palmier particulièrement prisés, veinés d’une sève rouge et onctueuse. 

Bibliographie

« Une cuisine idéale », dans À gauche du futur [en ligne], 2 juin 2025.

GRENIER, Louis-Émile et Flavie RUSE, « État des connaissances sur la cuisine insulaire », dans Archéo, vol. 76, no 2, printemps 2025.

ISLAND, William T., « Charlotte déteste les dîners », dans Encapsulated Times, septembre 1924.